Une évolution dans la compréhension émotionnelle : tact, ocytocine, amygdale et astrocytes.

Une étude européenne (dont française) parue cette semaine dans Nature Neuroscience vient de démontrer pour la première fois comment l’ocytocine participe à contrôler nos émotions. Ce petit neurotransmetteur bien connu, synthétisé au sein de l’hypothalamus, est détecté par des cellules gliales, les astrocytes. Ces derniers coordonnent et amplifient l’action de l’ocytocine au sein du réseau neuronal pour diminuer l’anxiété et promouvoir notre bien-être.

Image d’astrocytes de l’amygdale (en vert et bleu) et des récepteurs de l’ocytocine (en rouge). Ces cellules permettent de relayer et d’amplifier le message véhiculé par l’ocytocine, pour promouvoir un sentiment de bien-être. © Alexandre Charlet
Image d’astrocytes de l’amygdale (en vert et bleu) et des récepteurs de l’ocytocine (en rouge). Ces cellules permettent de relayer et d’amplifier le message véhiculé par l’ocytocine, pour promouvoir un sentiment de bien-être. © Alexandre Charlet

Quelques rappels de neurophysiologie  

Le cerveau est composé de centaines de milliards de cellules, notamment des neurones qui ont été seuls au centre de l’attention de la recherche et de la médecine pendant des décennies. Les neurones sont capables de faire transiter une information sous forme électrique le long de longues ramifications (les dendrites). Les neurones peuvent se connecter entre eux (ou avec une autre cellule – musculaire par exemple), via l’intermédiaire d’une connexion appelée synapse.

Il existe différents types de synapses mais le plus souvent l’information qui voyageait jusque-là sous forme électrique passe alors d’un neurone à l’autre sous forme chimique, via la libération de petites molécules : les neurotransmetteurs.

 

Il existe de nombreux neurotransmetteurs différents qui vont moduler l’information qui poursuivra son chemin dans le neurone suivant. En fonction du type de neurone, du type de neurotransmetteur, la cellule suivante pourra être excitée ou inhibée. Chaque neurone pouvant créer plusieurs synapses avec les neurones voisins, ce sont des milliers de milliards de connexions qui peuvent se moduler les unes les autres.

Mais les neurones ne sont pas les seules cellules du cerveau. Tout autour des neurones se trouve la glie composée de cellules spécifiques. Ces cellules gliales ont longtemps été considérées comme de simples cellules de soutien aux neurones, leur apportant structure et nutriments. On sait actuellement qu’elles ont un rôle dans la régulation de la création de nouveaux neurones ou leur mort programmée.  Depuis peu, on sait qu’un certain type de cellules gliales, les astrocytes, captent elles aussi les neurotransmetteurs et collaborent étroitement avec les neurones pour traiter l’information.

On savait d’ores et déjà que les astrocytes étaient capables de détecter des neurotransmetteurs “classiques”, comme le glutamate ou l’adrénaline. Cependant, la participation des astrocytes dans la modulation des émotions par des neurohormones, telle que l’ocytocine, restait drapée de mystère.

L’ocytocine est une petite protéine dont on connait aussi bien les fonctions dans la lactation que dans la régulation des émotions comme la douleur (Eliava et al., Neuron, 2016), la peur (Hasan et al., Neuron, 2019) ou le lien social (Tang et al., Nat Neuro, 2020), promouvant le bien-être de manière générale.

 

Que nous apprend cette étude dans Nature Neuroscience ?

Jusqu’alors, les scientifiques pensaient que les effets de l’ocytocine étaient uniquement liés à son action directe sur les neurones. Cette étude réalisée chez les souris met en évidence que les astrocytes peuvent détecter la présence de l’ocytocine. En effet au sein de l’amygdale, une structure du système limbique (une partie de notre cerveau liée aux émotions), Wahis et al. ont découvert que l’ocytocine stimule certains astrocytes. En réponse ces derniers sécrètent ensuite un messager augmentant l’activité des neurones. Au total on observe une diminution de l’anxiété et une sensation de bien-être chez le rongeur.

Cette découverte étaye la théorie selon laquelle les neurones et les astrocytes seraient des canaux de communication complémentaires : les influx électriques portés par les neurones sont rapides et localisés tandis que les signaux astrocytaires sont longs et diffus, pouvant expliquer ce sentiment persistant de bien-être induit par l’ocytocine.

Cette étude est à mettre en perspective avec une autre de la même équipe (Tang et al., Nat Neuro, 2020) parue l’été dernier dans Nature Neuroscience. Cette étude chez la souris avait permis de démontrer pour la première fois par quel biais l’ocytocine facilitait les interactions sociales. En effet le contact physique active certains neurones spécifiques au sein de l’hypothalamus, qui coordonnent la sécrétion d’ocytocine pour promouvoir les comportements prosociaux.

 

Au total on a donc l’information que le toucher est potentiellement capable d’induire une augmentation de la sécrétion d’ocytocine, directement au niveau de l’hypothalamus, qui va venir agir au sein de l’amygdale pour diminuer l’état d’anxiété et augmenter le bien-être chez le rongeur.

 

 

Que peut-on en retenir ?

Tout d’abord il faut bien se garder d’aller trop vite en besogne et de tirer des parallèles directs chez l’humain. Les modèles de souris sont proches de l’humain mais seules des études cliniques sont à même de donner des indications de traitement.

Néanmoins, ces deux études viennent apporter de l’eau au moulin de la compréhension de la neurophysiologie très complexe du système émotionnel, ainsi que du rôle important que peut y jouer la kinesthésie. Utilisé à bon escient (et avec tact) lors de certaines manœuvres comme dans les stimulations bilatérales alternées ou certaines thérapies corporelles, le toucher est au cœur de notre expérience sensorielle et façonne notre manière de percevoir le monde.

Avec le CNRS on peut rêver de voir apparaitre dans les prochaines années des techniques agissant sur le système ocytocinergique, ce qui pourrait ouvrir des pistes vers un potentiel traitement de certains troubles. Par exemple une combinaison de stimulus tactiles et une administration d’ocytocine pourraient atténuer les altérations socio-émotionnelles chez les patients atteints de troubles comme l’autisme ou le trouble de stress posttraumatique par exemple.

En terme hypnotique, la stimulation des sensations kinesthésiques via les suggestions de transe pourraient potentiellement être à même d'activer elles aussi le système ocytocinergique. Des études en ce sens restent à réaliser pour explorer ces pistes très intéressantes ! 

 

Sources